Par Eric Dodo Bounguendza

Conseiller Technique du Ministre de l'Education Nationale chargé de la promotion et l'intégration des langues nationales dans le système éducatif

Le Gabon est un pays multilingue sans langue dominante, sauf au niveau régional. On y dénombre actuellement environ une soixantaine de parlers, parmi ces nombrables langues bantoues et pygmées. Pour les besoins de son développement, le Gabon présente quatre classes de langues qui sont des langues maternelles, des langues dominantes régionalement, de la langue officielle le français et des langues internationales à l'instar de l'anglais, l'espagnol, l'allemand etc.

Par contre, pour les besoins de son enseignement, un autre rangement s'impose. En effet, on distingue dans le système éducatif Gabonais, la langue officielle (le français), qui est considéré comme véhicule et matière dans le primaire, au secondaire et au supérieur, les langues internationales citées supra comme disciplines dans l'enseignement secondaire et supérieur.

Avant l'arrivée du pouvoir colonial, déjà en 1847, les adeptes de la religion catholique étaient sensés acquérir le catéchisme de base en langues Gabonaises pour pouvoir réciter et chanter des textes religieux. Le dessein de la France au Gabon était de faire du français, la langue de l'unité et de promotion de la culture française. Aussi, par cette attitude, les recherches sur les langues Gabonaises ont été menées timidement, ce qui a provoqué sans circonlocutions un retard au niveau de la promotion des langues Gabonaises.

Attentifs au point de vue exprimé au Québec depuis 1979, lors de la 32ème session de la conférence des Ministres de l'éducation des pays d'expression française (CONFEMEN) qui portait sur les langues nationales, le Gabon s'est engagé à promouvoir ses langues en honorant les cinq points qui constituent le support de sa politique linguistique : l'Atlas linguistique du Gabon, les langues Gabonaises et média, les descriptions des langues Gabonaises, les lexiques spécialisés et l'enseignement des langues Gabonaises.

Le but de cette étude est double. D'une part, il était question de faire un inventaire des études et expériences menées pour la promotion et l'intégration des langues Gabonaises dans le système éducatif et, d'autre part, proposer des objectifs à atteindre en matière de politique linguistique au Gabon.

Projet d'Atlas linguistique du Gabon

L'Etat Gabonais a lancé une série de projets dont l'élaboration d'un Atlas linguistique. Ce projet est sous la conduite d'un groupe de chercheurs du laboratoire phonétique et linguistique Africaine de l'université Lumière de Lyon II, et s'appuie sur le volet linguistique qui comprend l'inventaire des langues en usage au Gabon, la situation géographique de ces langues, la collecte des données minimales en vue de la classification de celles-ci. Ces trois étapes ont déjà été réalisées au cours des différentes missions effectuées par les chercheurs de Lyon II. Seule la matérialisation objective des résultats obtenus pendant ces différentes périodes de terrain se font attendre. De cette expérience, on note quelques problèmes dont il faut chercher des dénouements. Ces problèmes sont très accentués au niveau du suivi par les experts nationaux.

En effet, ceux qui pourraient hâter la matérialisation de ce projet sont pour la plupart enseignants d'universités fréquemment affairés. De fait, la publication de cet Atlas tarde à se faire. Afin que ce projet soit exhaustif, le Ministère de l'Education Nationale a déjà réfléchi et envisage, après la publication des premiers volumes, d'y inclure un volet sur l'aspect sociolinguistique. Aussi, on y trouverait une étude de la dynamique des langues Gabonaises et une autre étude des multilinguismes en langues Gabonaises.

Langues Gabonaises et média

Les autorités Gabonaises s'efforcent d'être actives dans la promotion des langues dans le domaine de la communication sociale : radio et télévision. Sur à peu près six chaînes de radio émettant au Gabon, 50%, soit 3 chaînes sur 6 présentent au moins une émission hebdomadaire qui participe à la promotion des langues Gabonaises, à l'instar de la radio-télévision Gabonaise (chaîne I et II) et la radio Liberté. Les langues Gabonaises sont utilisées, non seulement à des fins d'informations, mais aussi de formation.

Les quelques langues utilisées d'ordinaire en radio et télévision sont entre autres le yipunu, le fang, le inzébi, le ikota, le mpongwè, le téké, le lembama et le gisira.

La principale carence qui affecte le développement de ce projet est que les agents, les présentateurs de ce type d'émissions manquent de formation adéquate. Le projet "langues Gabonaises et média" vise la promotion des langues nationales. Actuellement, il concerne plus le secteur média radio. Aussi, le Ministère de l'Education Nationale, avec le concours de la Commission Nationale pour l'UNESCO, a mis sur pied une émission hebdomadaire de sensibilisation sur les langues Gabonaises : "Nos langues, Notre culture" animée par un journaliste linguiste et quelques experts du Ministère de l'Education Nationale.

Pour le Ministère de l'Education Nationale, il devient opportun de mettre en place deux structures cardinales notamment, un comité de coordination scientifique et un comité national des médias qui serviraient de relais pour la promotion et l'enseignement des langues Gabonaises. A cette fin, une réflexion est actuellement en cours au cabinet du Ministre de l'Education Nationale pour voir dans quelles mesures l'Institut Pédagogique National pourrait organiser des stages nationaux sur les structures et modes de transcription des langues Gabonaises, sur la rédaction et l'expression en langues Gabonaises et des sessions d'initiation aux langues Gabonaises telle que la lecture.

Description des langues Gabonaises et esquisses linguistiques

Les projets "description des langues Gabonaises" et "esquisses linguistiques" permettent de découvrir les structures des langues gabonaises qui présenteraient la matière pour leur enseignement dans le système éducatif. Il s'agit d'une part, de décrire scientifiquement des langues gabonaises dans leur ensemble : phonologie, morphologie et syntaxe et, d'autre part, les décrire de façon concise.

L'université Omar Bongo par le truchement du département des sciences du langage, encourage ses étudiants à élaborer des descriptions des langues du Gabon. C'est elle qui joue le rôle de coordonnateur dans ce projet et c'est elle qui arrête une esquisse de plan de réalisation annuelle. Ainsi, elle collecte toutes les biographies, elle analyse et critique les travaux réalisés et elle coordonne les réalisations des grammaires.

Depuis 1847 jusqu'à maintenant, on dénombre à peu près plus d'une centaine (130) de descriptions qui portent sur la phonologie, la morphologie ou quelques points spécifiques de grammaire. Il existe actuellement une trentaine de langues qui présentent une esquisse descriptive : atege, liduma, ndumu, nzaman, ntumu, mpongwè, benga, ikota, gilumbu, yisangu, gisira, civili, yipunu, bekwil, inzébi, liwandzi, lekanigi, saké, getsogo, mvaï, nyani, pove, givungu, kombè, seki, ngubi, chiwa, geviya, gepinzipinzi……

Lexiques spécialisés

Le projet "lexiques spécialisés" constitue pour le Gabon un appoint dans le cadre de la promotion de ses langues. En effet, la confection des lexiques de spécialité est une contrariété pour le pays dans la mesure où ils doivent contribuer à répondre aux besoins de l'Etat en ce qui concerne l'information, la vulgarisation des connaissances et la communication. Depuis une décennie environ, l'université Omar Bongo, reçoit le concours de l'université de Lyon II pour la réalisation des lexiques spécialisés en langues gabonaises.

Toutefois, ce projet constitue encore le parent pauvre des langues gabonaises. Le Ministère de l'Edu-cation Nationale pense désormais aux lexiques spécialisés de première urgence. Il envisage aussi de privilégier un lexique d'accès à l'information, un lexique de santé et d'hygiène et un lexique de l'étude du milieu. Le premier sera élaboré en collaboration avec des journalistes qui utilisent les langues gabonaises dans leurs émissions. De fait, il faudra retenir les langues gabonaises déjà utilisées en radio. Le deuxième sera réalisé avec le concours des personnels de santé dans les langues utilisées en radio et en télévision, ainsi que celles enseignées actuel-lement à titre expérimental dans quelques établissements de la place. Enfin le troisième prendra pour alter ego les enseignants de géographie et des sciences naturelles.

La didactique des langues Gabonaises

Depuis 1983, lors des Etats Généraux de l'Education Nationale, le Gabon s'est prononcé pour que les langues gabonaises soient promues et enseignées dans le système éducatif. Actuellement, seul le français a le statut de langue véhiculaire aux niveaux politique, administratif, culturel et éducationnel. Toutefois, il faut noter que les jeunes gabonais scolarisés ne maîtrisent pas le français parce que beaucoup ne reçoivent pas une éducation de base efficace en français.

Autres observations, le nombre de jeunes ayant pour langue maternelle le français devient plus qu'alarmant au Gabon, particulièrement en ville, alors que dans les villages, il garde encore le statut de seconde langue véhiculaire. On note également que les langues gabonaises restent encore les plus parlées au Gabon, n'en déplaise aux intellectuels.

C'est pour toutes ces raisons que le gouvernement gabonais a donné mission au Ministère de l'Education Nationale de ne plus se contenter de discours politiques, mais de mettre en place une politique linguistique efficace pour la promotion et l'enseignement des langues nationales.

Aussi, par bonheur, les espoirs reposent sur le Ministère de l'Education qui s'est aperçu, depuis 1997, de l'intérêt d'avoir recours aux langues nationales pour des raisons psychopédagogiques. Les mauvais résultats obtenus dans l'enseignement du français aujourd'hui, à tous les niveaux, ne peuvent-ils pas trouver de réponse dans le manque de maîtrise de cette langue chez les enseignants et les enseignés ? Le gouvernement par le truchement du Ministère de l'Education Nationale a déjà donné la réponse à cette interrogation : "pour ou contre l'intégration des langues gabonaises dans l'enseignement ? ".

Avant 1997, on a toujours pensé que le fait de promouvoir les langues gabonaises pourrait gêner "l'unité nationale". A la suite d'une campagne de sensibilisation qui a durée deux ans, il a été prouvé que la promotion des langues nationales n'entraîne pas forcément aux conflits. Il y a conflit plutôt lorsqu'il y a conflit d'intérêt dans des messages. Pour le Gabon, promouvoir et enseigner ses langues constituent un enrichissement en matière de culture du pays. Au Ministère de l'Education Nationale du Gabon, "l'enseignement de nos langues est le seul facteur de consolidation de la relation identité culturelle et identité nationale". C'est là le fondement même d'une éducation efficace pour les jeunes. Ce, par la culture et la fortification des compé-tences d'écriture et de lecture dans les langues gabonaises afin que les élèves soient plus aptes aussi bien dans les langues nationales qu'en français ou en anglais.

Pour ne pas confondre vitesse et précipitation, le Gabon aspire depuis 1997 à un choix national responsable. Cette responsabilité ou ce devoir se manifeste par la mise en place de politique et une organisation linguistique enthousiastes. Une commission interministérielle a été mise sur pied depuis février 1997 afin de reprendre les travaux y relatifs et d'analyser la réflexion sur la loi d'orientation nationale de l'éducation dans le but d'accorder une place basique à la pratique des langues gabonaises.

Sous l'impulsion du Gouvernement, une première table ronde sur "les recherches linguistiques et l'enseignement des langues gabonaises" a été organisée en décembre 1997 à Libreville. Cette table ronde a présenté au Gouvernement une série de recommandations. La réflexion actuelle repose sur une organisation linguistique générale pour l'utilisation de toutes les langues dominantes régionalement. Actuellement et sous le contrôle du Ministère de l'Education Nationale, l'enseignement des langues nationales se fait à titre expérimental de la 6ème en 3ème dans des établissements catholiques de Libreville. Il ne s'agit pour l'instant que d'une initiative privée qui a nécessité un développement et une amélioration en tenant compte des principes d'acquisition de la langue, d'analyse de celle-ci et de conceptualisation de la langue. Cette expérimentation est dénommée rapidolangue.

En outre, avec l'accord du Gouvernement, une formation post maîtrise est donnée aux étudiants de l'Ecole Normale Supérieure de Libreville. Il s'agit de former les formateurs des formateurs. Deux promotions y ont déjà été formées. Au cours de l'année académique 1999-2000, il a été créée une filière "langues nationales" au département des sciences du langage de l'université Omar Bongo de Libreville. Cette filière vise à préparer les étudiants au concours de l'Ecole Normale Supérieure pour la formation post maîtrise en langues nationales.

Le Gabon dispose déjà d'un alphabet scientifique des langues nationales. Une orthographe des langues gabonaises a également été élaborée au cours d'une session de concertation organisée conjointement par la Commission Nationale pour l'UNESCO et le Ministère de l'Edu-cation Nationale. Un département déjà fonctionnel vient de voir le jour à l'Institut Pédagogique National (IPN). Ce département travaille actuellement sur les orthographes particulières de certaines langues. Les autorités ministérielles souhaitent qu'en plus de ce qui se fait maintenant dans ce département, on y ajoute l'élaboration des manuels de langues gabonaises.

En fait, le département des langues nationales de l'IPN a pour objectif de réfléchir sur l'enseignement des langues nationales comme langues maternelles et celui de langues nationales comme langues non maternelle. Aussi, des études sont-elles menées actuellement entre le cabinet du Ministre de l'Education Nationale et les élèves professeurs des langues nationales de l'Ecole Normale Supérieure sur la mise en application d'une pédagogie convergeante en s'appuyant sur des raisons pédagogiques (langues maternelles et langues non maternelle), des raisons didactiques, des raisons psychologiques et des raisons économiques. Sur accord du Ministère de l'Education Nationale, une association des enseignants des cycles primaire et secondaire a été mise en place et servira de relais entre les élèves et l'IPN dès la rentrée scolaire 2001-2002.

Le Gouvernement Gabonais a mandaté le Ministère de l'Education Nationale pour jouer le rôle de coordonnateur scientifique et politique dans le projet "promotion et intégration des langues nationales dans le système éducatif gabonais". Depuis l'an 2000, une réflexion est menée par le Ministère en vue de mettre en place un module de langues nationales dans les écoles de formation des instituteurs et pour l'élaboration de guides ou kits d'auto formation et d'auto perfectionnement pour les instituteurs et autres enseignants de langues nationales. Ces guides présenteront des fiches pour l'enseignant ainsi que des exemples d'applications pratiques aussi bien au niveau du vocabulaire que de la grammaire.

Enfin, la grande réflexion que mène le cabinet du Ministre de l'Education Nationale repose actuellement sur la mise en place d'un laboratoire national de langues gabonaises. Il aura pour mission : la recherche et l'élaboration du matériel didactique. Il collectera les membres de l'IPN, ceux du département des langues nationales de l'Ecole Normale Supérieure, les représentants de la Fondation Raponda Walker et ceux des centres de recherches intéressés par le projet.

En guise de conclusion, les points qui constituent présentement le support des langues nationales au Gabon, nous amènent à l'examen suivant :

Pour ce qui est de "l'Atlas linguistique du Gabon", malgré la volonté du groupe de chercheurs de Lyon II, la matérialisation de ce document tarde à voir le jour. L'utilisation des langues gabonaises dans les média reste encore timide et des présentateurs d'émissions favorisant la promotion des langues gabonaises manquent encore de formation adéquate en linguistique. Le projet "lexiques spécialisés" ne fait que ses premiers pas et reste encore ignoré dans la politique linguistique du Gabon. Le projet "didactique des langues gabonaises" qui faisait languir les Gabonais a pris racine.

Au regard des quelques avancées constatées dans la promotion des langues et leur enseignement, le projet mérite d'être mené jusqu'à son terme ou son application sur le terrain.
Références :

Dodo Bounguendza E. 1997
,
contribution à l'élaboration d'une politique linguistique au Gabon : promotion et intégration des langues nationales gabonaises dans le système éducatif, document préparé pour la réunion des experts pour la conférence d'Harare (17-21 mars 1997).

Dodo Bounguendza E. 1998,
Pour ou contre l'intégration des langues gabonaises dans l'enseignement? Rapport d'activités, Ministère de l'Education Nationale, Libreville.

Dodo Bounguendza E. 1998,

Politique et organisation linguistique pour l'éducation de base, Rapport d'activités, Ministère de l'Education Nationale, Libreville.

Dodo Bounguendza E. 1999,
Linguistique Gabonaise : le point en 1999, Rapport d'activités, Ministère de l'Education Nationale, Libreville.

Dodo Bounguendza E. 1999,

Le Gabon et sa politique multilingue de l'éducation, Rapport d'activités Ministère de l'éducation, Libreville.

Dodo Bounguendza E. 1999,
L'aménagement linguistique en contexte éducatif Gabonais, Rapport d'activités, Ministère de l'Education Nationale, Libreville.

Kwenzi Mikala T.J. 1990,

Quel avenir pour les langues gabonaises ? in revue des sciences de l'homme, Luto, UOB, p 121-124.

Kwenzi Mikala T.J. 1997,

Situation politique linguistique au Gabon, document préparé pour la conférence d'Harare.