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La manifestation sociale essentielle du Bwiti, aujourd'hui comme autrefois,
reste le Ngoze, l'activité cérémonielle régulière
qui concentre la plupart des rites, des chants et des danses. Elle mobilise
une communauté d'initiés composée d'une quarantaine
de personnes (hommes, femmes, enfants) pendant plusieurs jours et plusieurs
nuits. Le terme ngoze est d'origine Tsogho. Dans son usage Fang, il connote
l'idée de veille (évivi, ne pas dormir), mais en français,
les initiés parlent souvent d'une "organisation". "Faire
son Bwiti", accomplir le travail rituel, est la première façon
de témoigner de son appartenance au culte.
L'opposition symbolique village/forêt que l'on retrouve chez tous
les peuples de la forêt équatoriale, aussi bien sur le plan
mythique que sur le plan du déroulement des rites, se traduit dans
la pratique du Bwiti Tsogho par l'existence de deux lieux rituels : l'ebandza,
le temple situé au cur du village - une petite case de forme
rectangulaire, fermée sur les côtés et sur le fond
par des cloisons d'écorces battues, avec un toit de feuilles penché
vers l'avant qui laisse à peine entrevoir le poteau sculpté
qui le soutient et maintient l'intérieur dans l'obscurité
- et le nzimbe - un simple espace lui aussi rectangulaire, vaguement débroussé,
situé dans une clairière de la forêt et délimité
par quelques planches ou rondins, auquel on se rend par un petit sentier.
L'ebandza sert de maison des hommes en temps ordinaire et de lieu de culte
lors des cérémonies publiques du Bwiti alors que le nzimbe
est strictement réservé aux rites secrets, interdit aux
non-initiés, aux femmes et aux enfants. Les bwitistes Fang ont
conservé le nzimba (transcription Fang) de la forêt pour
certains rites spécialisés qui nécessitent une discrétion
absolue par rapport aux initiés ordinaires ; ils l'ont même
dédoublé en un nzimba proprement masculin, entourant le
ndembe, l'arbre des hommes, et un nzimba de l'ezigo, l'arbre des femmes.
L'innovation essentielle, c'est l'introduction d'un nzimba du village
qui provoque un réagencement complet de la scène rituelle.
Adossé à la forêt, situé en regard du temple,
à l'autre bout de la cour, celui-ci forme, avec le mbandja (autre
transcription Fang) et l'otunga, le poteau ou la maison des morts, situé
juste devant l'entrée du temple, un espace cultuel proprement villageois
et l'axe privilégié de l'activité cérémonielle.
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.Danse
en file indienne de la
sortie du nzimba.
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Danse
tourbillonnante du nganga (avec peau de serpent python) dans
le Bwiti Tsogho (village Séka-Séka).
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L'organisation de l'espace interne du temple dans
le Bwiti Fang traduit également une certaine spécialisation
des lieux associée à celle des fonctions assumées
par les acteurs de la cérémonie. Chez les Mitsogho, le temple
est composé d'une seule pièce avec des bancs latéraux,
quelques sièges, un poteau central généralement sculpté,
un feu de bois au milieu et une torche d'okoumé plantée
dans le sol, avec dans le fond la place des tambours, des instruments
de musique et des objets sacrés. Le temple du Bwiti Fang concentre
par contre dans son espace intérieur la plupart des lieux nécessaires
au déroulement de la cérémonie et se différencie
par un certain nombre de pièces spécialisées. Dans
le fond est aménagé un lieu surélevé ou à
demi fermé, le mobongo, où sont réunis pendant le
Ngoze tous les instruments de musique et où se tiennent leurs exécutants,
notamemnt le béti, le joueur de la harpe sacrée, et le yembé,
celui qui lance les chants ; on y trouve également les éléments
d'un "autel" construit parfois autour d'un second poteau sculpté,
situé sur le même axe médian que le poteau de l'entrée.
Sur les côtés, plusieurs portes donnent accès à
des appentis réservés aux personnages essentiels qui interviennent
tour à tour sur la scène rituelle : les nganga, les principaux
"ministres du culte", les yombo, les "cheftaines"
des femmes, le kombo, le chef du temple et maître de l'initiation
ou encore le kambo, le "gendarme" de la cérémonie.
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Le joueur
de mvet intégré au
Ngoze du Bwiti Fang.
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Le nganga
(ÒmaîtreÓ ou prêtre)
du Bwiti Fang
au cours d'un ÒsermonÓ (nkobo).
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Toutes ces fonctions ne sont pas absentes du Bwiti
traditionnel mais elles sont ici plus élaborées et démultipliées
et, surtout, la mixité du culte Fang conduit à faire une
place aux actrices des sociétés féminines traditionnelles.
Si les nganga, à la fois messagers et incarnations des dieux, disposent
d'un lieu propre, la "chambre des nganga", il en est de même
des yombo qui sortent directement de leur "chambre" pour exécuter,
à intervalles réguliers,au centre du temple leurs danses
avec le costume et les accessoires traditionnels de leur sexe. Dans certains
temples, le kombo, l'organisateur du Ngoze et le propriétaire des
lieux, se tient, pendant les cérémonies, dans une pièce
en arrière du mobongo ou même dans une sorte de crypte creusée
sous l'autel. Enfin, l'otunga, l'arbre de la vie et de la mort, qui n'est
représenté dans le Bwiti traditionnel que par un simple
arbuste planté devant le temple, prend, dans une branche comme
l'Assumgha Ening, la forme d'une sorte de guérite où l'on
conserve les traces de la comptabilité des morts.
L'adoption par les Fang du principe de la mixité du culte a également
modifié le sens et l'enjeu des cérémonies publiques.
La séparation entre des épreuves initiatiques secrètes
et des manifestations collectives de danses et d'exhibitions diverses
offertes au public des non-initiés est au principe des grands rituels
traditionnels comme le So ou le Mélan. Dans le Bwiti Tsogho, les
cérémonies publiques constituent un spectacle qui suppose
la référence permanente à des spectateurs et auditeurs
dont on contrôle la présence et le degré de liberté.
La maîtrise de la relation aux esprits (mighonzi) et aux forces
de la forêt que s'attribuent les grands initiés se donne
à voir et à entendre non seulement aux néophytes
mais aussi et surtout aux femmes et aux enfants. La scène du Ngoze
est ainsi constituée, dans la première partie de la nuit
(la seconde se déroulant plutôt dans le temple), par la cour
du village, les coulisses se confondant avec l'obscurité de l'intérieur
du temple où se tiennent assis les vieux initiés. Le jeu
des lumières est alimenté par un feu de bois placé
juste devant le rideau de feuilles de palmier formé par l'avant-toit
du temple. Les joueurs de tam-tam, qui forment l'essentiel de l'orchestre,
viennent régulièrement tendre la peau des instruments à
la chaleur des flammes. Constamment entretenu, le feu peut néanmoins
être mis au repos pour laisser la place à la seule lumière
des torches. Les acteurs principaux, essentiellement les jeunes initiés,
travaillent activement dans les coulisses à préparer les
accessoires, travestissements ou déguisements, qui sont les supports
de ce théâtre sacré. Quant aux assistants, femmes,
enfants, non-initiés, ils se tiennent massés, en retrait
du feu, à moins qu'on ne leur impose la réclusion dans les
cases. Le spectacle peut aller des manifestations de prestidi-gitation
jusqu'aux montages sonores très élaborés, en passant
bien sûr par la sortie des célèbres masques qui incarnent
les mighonzi. Au cur de la nuit,les porteurs de torches iront déloger
les masques à face blanche et à forme ovale, aux accoutrements
de tissus ou de feuillages les plus divers, protégés et
mis en valeur par l'obscurité de la nuit, qui surgissent brusquement
de l'arrière des cases ou de l'intérieur du temple. Enfin,
on peut également assister au dialogue entre un récitant
et tel ou tel esprit qui s'exprime par une voix "déformée"
venant du fond du temple ou de la forêt proche.
Les cérémonies de retrait de deuil,
qui forment avec les cérémonies d'initiation l'essentiel
de l'activité des bwitistes Tsogho lors de la saison sèche,
dans la région de Mimongo, Séka-Séka, Etéké,
illustrent bien l'enjeu social de ces mises en scène. Tandis que
les femmes sont recluses toute la nuit dans la case de la veuve et soumises
à l'impératif des "pleurs", les initiés
préparent la grande sortie de Ghépobwe, le génie
qui est la source de toutes les mani-festations terrifiantes de la nature
(ouragans, tremblements de terre, incendies, etc.). Au signal des voix
et des cris émanant de la forêt, le village est totalement
plongé dans l'obscurité ; un souffle puissant emporte tout
sur son passage, renversant et soulevant de terre tous les objets dans
un vacarme épouvantable, fouettant de façon particulièrement
menaçante la case où se trouvent les femmes qui redoublent
aussitôt d'intensité dans leurs pleurs. Aux dires des vieux
initiés, ce rite vise en fait à protéger les femmes
et les enfants contre les manifestations intempestives et dangereuses
de Ghépobwe.
Dans les communautés bwitistes Fang, l'intégration séparée
des femmes a répondu autant à la demande sociale qu'au souci
de mieux contrôler l'ambiguïté d'une conduite féminine
encouragée entre autres par l'action missionnaire. Les frontières
de la division sexuelle se sont ainsi déplacées en se réinscrivant
au cur même de la société initiatique du Bwiti.
Le rituel est bien toujours la reprise d'un drame qui suppose la convocation
des esprits et leurs interventions diverses sur la scène liturgique,
mais il n'y a plus ici de tiers ou d'autres étrangers au culte,
qui constitueraient un des enjeux majeurs de ce qui se joue là.
Le passant, le visiteur, le non-initié spectateur d'une nuit sont
tout naturellement invités, au village comme au quartier, à
prendre une place dans le sanctuaire nzimba ou dans le mbandja, à
participer aux danses et aux chants, et à faire profiter le groupe
de leurs compétences éventuelles, notamment sur le plan
musical. Le centre de gravité du Ngoze est donc bien désormais
la communauté présente des vivants et des morts, une sorte
de microcosme social se tenant à distance ou à l'écart
de la société globale mais s'efforçant de contenir
tous les pôles antagonistes (hommes/ femmes, vieux/jeunes, esprits
saints/sorciers) qui mettent en péril son existence et sa reproduction.
L'organisation du temps cérémoniel
L'adoption d'un calendrier rituel, sans doute variable
selon les branches mais imposant chaque année des dates fixes pour
l'organisation des cérémonies, renforce encore l'autonomie
du Ngoze dans le Bwiti Fang.
Etroitement solidaire des rythmes et des événements de la
vie villageoise, l'activité cérémonielle du Bwiti
des Mitsogho relève tout entière de l'occasion. On fait
le Bwiti principalement pour l'initiation (rites d'entrée et de
sortie) et pour le retrait de deuil, plus rarement pour la consécration
d'un temple, de statues ou d'objets rituels ou encore pour un événement
qui est source de réjouissance. Le début de la saison sèche
(juillet-août), marqué par le rafraîchissement du climat,
surtout dans la région montagneuse du pays des Mitsogho, est une
période de forte mortalité et donc de veillées mortuaires
qui invitent parallèlement à se souvenir des morts antérieures
et à organiser les retraits de deuil. A la fin de la saison sèche,
l'abattage et le débroussage des futures plantations étant
achevés, les vieux en profitent pour organiser les céré-monies
d'initiation des jeunes. La coïncidence des congés d'été
des fonctionnaires et des vacances scolaires avec la période de
la saison sèche n'a fait que renforcer ces habitudes. S'il existe
bien une trame commune de danses, chants et rites, qui se retrouve dans
toutes les cérémonies de ce type, ce sont néanmoins
les rites spécifiques initiatiques ou mortuaires, liés aux
motifs de l'organisation, qui décident de sa coloration et de son
appellation. On parle d'un Bwiti wa mabandzi pour la cérémonie
de l'initiation ou d'un Bwiti a mwengué (littéralement Bwiti
des pleurs) pour le deuil. Le Bwiti dissumba ou Masseva est une fête
de réjouissance, alors que le Bwiti a missoko a pour but de rechercher
la cause d'une maladie ou d'une mort. Les fêtes d'iboga (me fet
m'iboga) de la plupart des branches rénovées du Bwiti Fang
obéissent par contre à un cycle annuel calqué sur
l'année civile.
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Sortie
de masque dans le Bwiti Tsogho (Lébamba).
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Danse
tourbillonnante obango
dans
le Bwiti Fang.
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Elément de restructuration déter-minant
de la temporalité rituelle traditionnelle, les fêtes du Bwiti
Fang commémorent les étapes d'un drame cosmique et d'une
histoire secrète, qui se cachent souvent derrière le mimétisme
du calendrier chrétien. Se superposent ou se télescopent
ici la reprise sélective des grandes fêtes catholiques (No‘l,
Pâques, Pentecôté, Assomption, Toussaint), la célébration
de la naissance et de la mort des héros divins (Nyingone Mebeghe,
l'équi-valent d'Eve et de Marie, Eyene Nzame, Jésus-Christ
et Nzambia Vanga, le saint Michel bwitiste), l'anniversaire des membres
historiques importants de l'ethnie Fang (Léon Mba), des prophètes
(Ndong Obame Eya), des martyrs du Bwiti (Komba, Dibenga) ou encore des
ancêtres des douze clans originels de la tribu. Ces différents
registres temporels se recoupent : Komba désigne par exemple à
la fois le nom d'initiation d'un martyr victime de la répression
missionnaire, le clan d'origine de ce personnage et le nom secret du Christ.
L'activité cérémonielle s'est aussi considérablement
normalisée dans sa structure interne. La définition de l'ordre
séquentiel du Ngoze sur la base de trois nuits consécutives
représente l'achèvement suprême du travail de codification
et d'élaboration liturgique engagé par les prophètes
d'Eboga. Le schéma classique, en l'occurrence celui de l'Assumgha
Ening, veut qu'après une première nuit de veillée
et de préparation le mercredi soir, le Ngoze débute vraiment
avec la nuit d'Efun, le jeudi soir, se poursuive avec celle de Nkeng,
la nuit du vendredi, et s'achève avec Meyaya, la nuit du samedi
au dimanche. Efun est un vieux terme Fang qui désigne l'état
d'isolement, la condition ori-ginelle de tout commencement, celle qu'a
connue le démiurge devant l'uvre à accomplir comme
celle de l'enfant dans le ventre de sa mère. Nkeng, c'est littéralement
le noyau, le centre (en Fang, enzenzang), la plaque tournante de la cérémonie
où la naissance (abiale) et la mort (mwengue) se croisent ou se
recouvrent. Enfin meyaya est un terme Tsogho qui signifie la joie dans
la paix et la sérénité, toutes les promesses de la
renaissance. Les cérémonies distinctes du Bwiti traditionnel
sont ici réunies et articulées selon le scénario
initiatique des étapes de la naissance, de la mort et la renaissance.
Certains rites spécifiques, relatifs aux initiations ou au thème
de la fête, se déroulent pendant le jour, notamment le vendredi
après-midi, mais l'essentiel de l'activité céré-monielle
s'étale sur toute la nuit, avec à peine quelques pauses
vers trois heures du matin. Chacune des trois nuits rituelles qui forment
le Ngoze s'organise d'abord autour de rites charnières qui se répètent
à intervalles réguliers aussi bien dans leur forme que dans
leur signification. Empruntant au registre des actes de la vie sociale
ordinaire - saluer chacun selon son rang, prendre le repas en commun,
boire et fumer ensemble, se rassembler pour délibérer dans
le "corps de garde", entretenir le feu, balayer et arroser les
lieux de vie - , tous ces rites ont une fonction manifeste de renforcement
du lien commu-nautaire. Ainsi à vingt et une heure, chaque soir
du Ngoze, le groupe tout entier se rassemble dans le nzimba pour une "réunion
à huis clos", une veillée préparatoire ponctuée
par le recueil et la présentation des offrandes, le partage des
boissons, la fumigation des cigarettes allumées au même feu,
le récit de la généalogie des initiés de la
branche et enfin l'imposition sur le front de la sciure rouge de bois
de padouk (ba) et du kaolin blanc (foem), ainsi que la confection des
bracelets de jeunes feuilles de palmier (melomba), symboles de l'appartenance
com-munautaire. A minuit précis, tout le monde se rend dans le
temple par une danse groupée et serrée (nginda). C'est l'heure
du rendez-vous avec les esprits : la prière des nganga (ayeghela),
les représentants des héros divins et les messagers des
hommes, ouvre la porte du ciel et invite la communauté élargie
des ancêtres et des dieux à se joindre à la cérémonie.
Le repas rituel de ces figures divines, qui fait suite à la purification
de leurs sièges par le feu, reprend sur le plan cosmique, au cur
même du temple, le parcours complexe et très ritualisé
de l'échange des boissons, des mets et des cigarettes, qui s'est
déroulé sur le plan de la comunauté humaine au sein
du nzimba, circuit symbolique d'alliance, qui se veut à l'opposé
de la consommation effrénée et mortifère du sang
des autres à laquelle se livrent couramment les sorciers (beyem).
A la pause de trois heures, sur un fond de musique douce et nostagique
émanant de la harpe sacrée (ngombi), la dernière
prière des nganga, soutenue par le recueillement de tous les participants
agenouillés, raccompagnent les esprits saints à leur demeure
céleste avant les prochaines retrouvailles. L'ouverture et la fermeture
des "portes" qui commandent la réalisation du nlem mvore,
la "communion des curs et des esprits" des bandzi (les
initiés, littéralement les "anges"), a pour envers
le combat acharné contre les agents de l'evus, le principe de la
sorcellerie. Cette lutte symbolique s'appuie sur les rites de purification
des lieux et des personnes au moyen de l'eau et de la flamme des torches,
sur le marquage répété des frontières de l'univers
qui se reflète dans l'espace du temple et sur l'observance scru-puleuse
des interdits de contact, de déplacement ou de sommeil que le "gendarme"
de la cérémonie, le kambo (la figure de saint Michel archange)
a pour fonction de faire respecter.
Dans l'intervalle entre ces rites charnières qui forment le schéma
de base de toute nuit de Ngoze, la liturgie bwitiste se fait dramaturgie,
mise en scène, mime et théâtralisation des grandes
étapes du parcours initiatique. La polysémie du symbo-lisme
rituel et de la thématique des chants permet de jouer sur la super-position
des registres : le registre cosmogonique de la genèse et de la
création du monde, le registre mythico-légendaire de l'origine
de la première humanité et des ancêtres de l'ethnie
Fang, le registre biologique des étapes du cycle de vie de tout
être humain et simultanément des moments significatifs de
l'histoire de la vie du Christ, prototype de l'homme. Chaque nuit développe
sa propre thématique, avec des échos, des renvois, des reprises
multiples, ce qui permet au groupe des initiés de s'imprégner
du schème initiatique, clef du sens de l'existence présente
et fondement de l'espérance de salut. Efun est la nuit de la création
du monde et de la naissance de l'homme, symbolisées par le port
de costumes à dominante rouge, la couleur du sang, source de toute
vie. Le claquement des bâtonnets sur la tringle sonore (mobakaka),
qui rappelle l'éclatement de l'uf cosmique d'où sont
sorties un jour les trois figures divines originelles, le mime du geste
du soufflet ravivant le feu de la forge primordiale (sughè nk™m),
l'évocation du déluge et de la disparition de la première
humanité par l'aspersion du temple (meyombo mediba), la redécouverte
du feu par les Pygmées au moyen du choc des silex (seng), la danse
des femmes courbées venant saluer la naissance du Sauveur, le nouvel
Adam fils de Noé (Eyene Nzame), autant de séquences rituelles
qui s'enchaînent à un rythme rapide et soutenu par les danses
tourbillonnantes (obango) et la sortie des torches de fibres enflammées
(nkuma).
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Sortie
des youmbo dans le Bwiti Fang.
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Nkeng mwengue, la nuit bleue (couleur équivalente
du noir pour les Fang), est dominée par la thématique de
la mort symbolique. Comme pour la naissance, la ritualisation de la mort
puise dans les ressources des représentations traditionnelles autant
que dans l'imagerie de l'Evangile chrétien. Les acteurs miment
successivement le retournement du mort dans la tombe (kunga ngwa), la
sortie de la terre et la marche rampante qui le conduit jusqu'à
la rivière où il est censé se désaltérer
(o kŸa mbari), avant de franchir à cloche-pied le pont qui le sépare
du premier village des morts (kokongo). La théâtralisation
des scènes de la mort du Christ, celui qui a ouvert la porte de
la mort et le chemin de la renaissance, se déroule pour l'essentiel
le vendredi après-midi, avec le sacrifice du poulet au pied de
l'otunga, l'arbre de la vie et de la mort, qui se confond ici avec la
Croix. Mais on en retrouve l'écho au cur des scènes
nocturnes, notamment celle où lesyombo viennent essuyer le visage
du nganga, incarnation d'Eyene Nzame, et lui donnent à boire.
Enfin, Meyaya, la nuit de la renaissance, tout en blanc, comporte peu
de rites spécifiques. L'effervescence que suscite la multiplication
des danses tourbillonnantes de l'obango alterne avec la sérénité
et la grâce des figures chorégraphiques de la danse ekat.
Par ailleurs, toutes les mises en scène improvisées qui
permettent d'évoquer l'état de béati-tude des "esprits
saints" (nsisim sante) arrivés dans le séjour des morts,
la maison du Bwiti que chacun peut entrevoir lors de la vision initiatique,
sont les bienvenues.
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