|
Les plans de développement en Afrique partent presque
toujours du postulat que, lAfrique étant sous-développée,
tous les exemples de développement ne peuvent venir que des pays
développés. La plupart des institutions nouvelles de développement
dans nos pays sont confiées aux cadres, experts et techniciens
ne sachant rien des systèmes traditionnels quils méprisent
dailleurs.
Si on suggère détudier les pratiques traditionnelles
et sen inspirer, on est considéré comme rétrograde,
opposé au développement. Tous ces experts détruisent
les méthodes qui prévalaient alors que les nouvelles ne
sont pas encore connues et implantées. Or, tous ces projets de
développement sont exécutés par les masses populaires
et rurales intégrées au monde des traditions. Toutes ces
populations appliquent des systèmes dans lesquels elles ne se reconnaissent
pas. Il se creuse de plus en plus un fossé technico-culturel entre
les valeurs traditionnelles et la technologie occidentale. Il faudrait
une réorientation et une restructuration majeures de la technologie
à deux niveaux : au niveau interne, susciter une prise de conscience
du fait technologique et culturel, que les peuples se rendent compte des
problèmes qui se posent pour améliorer leur condition dexistence
; au niveau international, évaluer la technologie nécessaire,
celle répondant aux besoins des populations autochtones et non
à lenrichissement des experts et des bailleurs de fonds.
Nul modèle de développement ne peut prétendre être
lunique voie possible ! Les politiques de développement doivent
refléter lidentité socio-culturelle africaine. Déjà
en 1985 à Addis Abeba, les Chefs dEtats ont déploré
lincapacité des pays africains de faire du développement
un processus interne et avaient recommandé quil fallait
élaborer les politiques et stratégies nécessaires
fondées sur ses propres traditions. Le développement
doit être autocentré cest-à-dire, les solutions
envisagées doivent procéder de la nation à développer
et les plans requis être pris en charge par la population. Ceci
pour éviter le phénomène quon observe souvent
: après le départ des ONG, lherbe pousse dans les
centres de santé, lécole sécroule. Ce
quon voulait développement produit stagnation.

Le passé africain devrait inspirer la création dune
Afrique Moderne
|
Lhistoire nous apprend que dans le passé
le continent africain a connu des civilisations florissantes. On peut
citer entre autres : la civilisation égyptienne de lantiquité,
la civilisation nubienne et dAxun connues pour leur agriculture
et élevage développés, leur architecture raffinée
(dômes et fresques figuratives), leurs villes étendues et
denses. Lart rupestre du Sahara a montré aux historiens comment,
par la diversité, la mobilité saisonnière et la souplesse
des stratégies détablissement les gens ont été
en mesure dexploiter pleinement les richesses naturelles. Le commerce
transsaharien, exportation de lor et de livoire vers le Nord
et importation du sel et des produits manufacturés du Nord ont
prouvé le dynamisme des populations. La civilisation Nok fut la
première au Sud du Sahara à réaliser la fonte du
fer et faire des statuettes anthropomorphes. Larchitecture éthiopienne
connue pour ses églises de Lalibela, construites en même
le roc, a émerveillé les archéologues. Le fer a été
présent dans de nombreuses régions dAfrique et a fourni
la matière première doutils (haches, houes, armes,
ustensiles divers) mais aussi les objets de parure (colliers, bracelets,
bagues). Toutes ces civilisations sont admirées par les hommes
de science, les historiens et les chercheurs dans plusieurs domaines.
Elles se sont étendues sur plusieurs siècles, les éléments
de culture de quelques unes parmi elles ont été exportés
dans dautres continents et ont fait leur richesse. LAfrique
a possédé une base technologique sur laquelle une révolution
technologique et un développement industriel auraient pu saccomplir
neût été la catastrophe historique de lesclavage.
Après celle-ci, linvasion destructrice des civilisations
venues du Nord sest imposée par force. Ces dernières
nont pas cherché à comprendre les valeurs détenues
par les civilisations locales ; au contraire, elles les niaient en leur
collant les qualificatifs de primitives, sauvages, retrogrades et jen
passe. Elles se sont prétendues les seules valables. Lignorance
où était lOccident des vraies connaissances et du
comportement réel des peuples qualifiés dattardés,
son étonnement ou son mépris de leurs coutumes inexpliquées
lui ont fait nier chez eux toute trace de culture (Marcel Griaule).
Ainsi, nos empires et royaumes furent inondés de leurs croyances
et des produits de leurs industries. Notre artisanat, notre technicité,
notre créativité, nos croyances et nos traditions devaient
seffacer respectueusement devant les leurs. Lafricain changea
sa façon dêtre, de raisonner, de se présenter
pour être un simple imitateur artificiel de son maître. Mais
il a oublié que lapplication exclusive des modèles
importés, quand elle nest ni assimilée ni intégrée
dans les murs locales est source daliénation. Par exemple,
comme a dit un politologue kenyan, les sociétés africaines
ont emprunté à lOccident la motivation du profit et
lenrichissement et non lesprit dentreprise ni le courage
de prendre les risques de créer.
Un dialogue entre les planificateurs et les anciens est absolument nécessaire
pour ne pas créer des institutions artificielles, étrangères
à la tradition africaine. Puiser linspiration dans le passé
pour construire une Afrique moderne sur les bases des valeurs culturelles
de sa propre identité devrait être lidéal des
africains. Les chercheurs africains qui travaillent dans les Instituts
de Recherche des pays développés devraient avant tout choisir
des thèmes de recherche en rapport avec leurs cultures au lieu
de soccuper principalement de ceux que leur imposent les préoccupations
de leurs maîtres ! Si tu vois une chèvre dans le repère
du lion, crains-la (Proverbe africain). Les Universités africaines
aussi devraient soccuper du développement des économies
nationales par la recherche dune technologie appropriée à
leurs cultures spécifiques. Elles doivent être novatrices
dans les attitudes à adopter face aux besoins essentiels du peuple
et participer à la conscientisation des masses ; elles doivent
innover et concevoir des solutions aux problèmes de leurs pays
en tenant compte des réalités culturelles nationales. Lintégration
du développement aux traditions africaines et son adaptation à
lenvironnement sont réalisables. Chaque société
peut modeler son développement en fonction de son environnement
et de sa culture. Il suffit dadopter une attitude positive qui consiste
à envisager les traditions comme des méthodes éprouvées,
représentant la science de leur temps et pouvant être une
source denseignement pour les générations présentes
et futures. En effet, les traditions sont des modes daction éprouvées
et acceptables dans le contexte social et politique propre à une
population donnée au cours dune période donnée.
Elles ne sont donc pas statiques. Plus les périodes se différencient,
plus les traditions changent pour sadapter aux évolutions
intervenues.

Le développement est intrinsèquement lié
à la créativité culturelle, à la liberté
créatrice du peuple qui en est bénéficiaire.
(W. Ambiola)
|
LAfrique qui a connu de brillantes civilisations
a des ressources qui peuvent permettre de renouer avec son passé
glorieux et la capacité dinspirer des systèmes adaptés
à son âme tout en respectant les valeurs universelles.
Dans les traditions africaines, lintérêt commun passe
avant lintérêt individuel. Le chef namassait
pas les biens pour lui mais pour les distribuer. Ce qui comptait pour
lui était une préséance et non des richesses. Les
cultures traditionnelles africaines ne sont pas tellement influencées
par les transactions boursières, la loi de loffre et de la
demande, la fonctionnalité, la vitesse ou lurgence, mais,
elles sont communautaristes ; le troc règle les transactions commerciales,
lenvironnement régule le temps, loxygène social
rythme la production . Pour la santé, la forêt et les traditions
sont les bibliothèques les plus riches pour les tradi-praticiens.
La pratique de lentraide sociale, la mobilisation des masses
pour les travaux collectifs, les associations à vocation sociale
et non financière etc
sont des éléments des
traditions, communes aux africains, quon pourrait insérer
dans lamorce des circuits modernes de développement en les
adaptant et en les actualisant.
Dans le cadre de la lutte contre la pauvreté par exemple, les pays
africains devraient, à linstar des anciennes civilisations,
développer les industries culturelles et toutes les autres activités
traditionnelles en faveur du patrimoine matériel pour y exprimer
leur génie.
Les formes dart variées comme la littérature, la sculpture,
la peinture, lartisanat en général existent et sont
universellement appréciées. Mais en Afrique, on ne trouve
pas de vraies industries culturelles mais des biens culturels cest-à-dire
à la fois des objets de commerce et des biens qui véhiculent
des valeurs morales et esthétiques, des idées, des messages,
des symboles et des informations. Il faut des industries pour les produire,
les diffuser et les exploiter parce quils ont une dimension économique
certaine.
En 1988, le Conseil des Ministres Africains de la Culture avait spécifié
entre autres les objectifs suivants : entreprendre une réflexion
commune sur limportation et la consommation des produits culturels
étrangers en Afrique ; lorganisation et la commercialisation
des biens culturels en Afrique ; la croissance et la compétitivité
de la production africaine et la pénétration effective des
marchés non-africains.
Plusieurs obstacles se dressent encore pour réaliser ces vux
et les principaux sont : labsence de politiques appropriées,
linexistence de mesures initiatrices en faveur des créateurs,
et le manque de confiance dans nos industries culturelles naissantes.
Linsuffisance dinvestissements nécessaires à
la formation des cadres et linexistence de mécanismes de
promotion des produits bloquent laccès au marché international.
Il faudrait une politique de développement des industries culturelles
qui considérerait laccès au crédit, la fiscalité,
les aspects de commercialisation, de distribution et daccès
au marché. Toujours dans ce cadre, ne pourrait-on pas obtenir un
effacement de dettes des pays en développement au bénéfice
de leurs investissements culturels ? La culture devrait être une
des priorités de lagenda du développement parce quelle
peut être dun apport significatif à léconomie
des pays africains. Ce nest pas seulement laffaire des Gouvernements
mais aussi celle de la communauté des artistes, des intellectuels,
des producteurs, de tous les partenaires de la création et de la
vie intellectuelle. En effet, si même les créateurs ont à
vendre, louverture du marché international dépend
de la prise de conscience des décideurs africains et de la sincère
et compréhensive collaboration des ordonateurs du commerce mondial.

Conclusion
Un dialogue des cultures africaines dans lacceptation de leur
diversité peut aider lAfrique à refuser dêtre
simple consommatrice des apports dautres civilisations. La
promotion de la connaissance réciproque des cultures, des
civilisations et des traditions spirituelles a été
négligée. La mise en lumière et la reconnaissance
des interactions et des enrichissements mutuels ont cédé
place à un mimétisme des valeurs occidentales non
assimilées. Je ne prétends pas rejeter tout apport
étranger car toutes les cultures sinfluencent, toutes
cherchent à recevoir mais également à donner.
Si on est conscient de cette réalité, le dialogue
interculturel bénéficierait à la concertation.
Nous voulons construire des sociétés démocratiques
mais on ne peut le faire dans laberration qui veut calquer
des systèmes tout faits. Nous devons viser le développement
exempt de toute aliénation et surtout de toute destruction
ou altération de la personnalité culturelle des peuples.
Lidentité nest pas source dexclusion si
on respecte la diversité culturelle et quon développe
la compréhension entre les cultures. Chaque société
devrait apporter une contribution positive à la civilisation
de lUniversel.
|
Sources :
- Repenser le développement par H. Bartoli ; Éditions Unesco,
1999.
- Études sur le thème de la Décennie pour 1997 :
Culture et technologie ;
Éditions Unesco, 2000.
- Culture, Commerce et Mondialisation ; Éditions Unesco, 2000.
- Les Industries Culturelles pour le Développement de lAfrique.
Plan dAction de Dakar, 1992.
|